mardi 26 novembre 2019

Inventaire d'inventions (inventées)

Eduardo Berti, collectif Monobloque, éditions la Contre allée, 208 pages

Présentation de l'éditeur:

A quoi pourraient bien ressembler la machine à arrêter le temps, les boucles d’oreilles-réveil, le traducteur chien-humain, le livre infini, l’effaceur de mémoire... ces multiples inventions dont recèle la littérature ? Joueurs inventifs, Eduardo Berti et Monobloque nous en offrent un inventaire aux allures oulipiennes.

On y retrouve le pianocktail de Boris Vian, le Baby HP du mexicain Juan José Arreola – un engin capable de transformer en force motrice l’inépuisable vitalité des enfants – , le GPS sentimental d’Hervé Le Tellier, la Kallocaïne de l’auteure et pacifiste suédoise Karin Boye – un sérum de vérité qui rendrait possible un système policier sans procès ni tribunaux-, la superficine du Russe Sigismund Kryzanowski – sorte de pommade miraculeuse qui s’applique sur les murs et qui a pour effet de rendre les pièces plus spacieuses. Sans oublier la machine à interrompre les prologues, créée spécialement pour l'occasion de cette édition par Enrique Vila Matas.

Quelque part entre le fameux Catalogue des objets introuvables de Carelman et le Dictionnaire des lieux imaginaires de Manguel, se trouve désormais L'inventaire d'inventions (inventées).

Combien ce livre a fait battre mon cœur: ❤️❤️❤️❤️
Commentaire spontané: Un recueil farfelu au possible qui chasse la morosité et toutes les tensions mieux qu'un Lexomil, je dis OUI!

dimanche 24 novembre 2019

Cher lecteur

Georges Picard, éditions Corti, 192 pages

Présentation de l'éditeur:

Dans «Cher lecteur», Georges Picard rend un vibrant hommage à deux de ses passions : passion de lire et passion d’écrire. Certaines des plus belles journées de son existence, passées à lire, à rêver, à méditer, il les doit à d’innombrables écrivains, célèbres ou peu connus, dont quelques auteurs réputés « confidentiels » qui ont, plus que d’autres, su faire vibrer leur vie dans leurs livres : Benjamin Fondane, Georges Perros, Jean-Claude Pirotte... «Tandis que nous vieillissons, le temps se resserre autour des vraies nécessités. Je ressens le besoin d’aller au cœur des choses, d’arracher à la vie ce qu’elle m’a caché jusqu’à présent, afin d’en savoir un peu plus sur son infinie complexité. Ce que l’expérience vécue m’a refusé, certains livres peuvent me l’offrir, et c’est pourquoi j’ouvre généralement un nouveau volume prometteur dans un état d’attente et d’espérance qui n’aspire qu’à être comblé.»

Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, Georges Picard a trouvé dans l’écriture un pur plaisir d’imaginer et de penser qu’il sait admirablement faire partager à ses lecteurs.

Sur des thèmes voisins, il a publié Tout le monde devrait écrire (2006) et Penser comme on veut (2013).

La touche Picard, c’est ce surcroît de fantaisie et de profondeur (si l’on entend par profondeur cette persévérance à imaginer derrière toute chose quelque chose de plus fondamental).

François Busnel | L’Express.


Vous ne lâcherez plus «Cher Lecteur». C’est une merveille. Sur le ton de la confidence, dans une prose souple dont il veut qu’elle restitue le timbre de sa voix, au fil de digressions que Montaigne appelait des «sauts et gambades», Georges Picard exprime sa gratitude aux livres, qui ont rendu sa vie plus belle, plus vaste, plus enfantine.
Jérôme Garcin | Le Nouvel Observateur


Combien ce livre a fait battre mon cœur: ❤️❤️❤️❤️
Commentaire spontané: George Picard déclare sa flamme aux auteurs et aux livres qui ont fait battre son cœur depuis sa tendre enfance, démontre l'importance de la lecture sur un individu donné, et digresse sur ce que l'on appelle un bon livre, sur l'adéquation entre le livre et son lecteur, sur le moment idéal de la rencontre, bref sur tous ces événements inhérents à la vie de lecteur - et aussi d'écrivain. Un texte érudit où j'avoue avoir récolté de nouvelles idées de lecture ainsi qu'une furieuse envie de me plonger dans l'œuvre de Proust, que je n'ai jamais lue.
J'ai souligné et annoté avec enthousiasme tellement de passages remarquables qu'il me serait impossible de tous les lister.
Un petit extrait quand même, page 130:
Des lecteurs s'étonnent parfois qu'un écrivain ne dise pas simplement et clairement ce qu'il a à dire. C'est que l'expression la plus directe n'est pas toujours celle qui préserve le mieux la complexité des choses. Le réel est fuyant, contradictoire, la vie peu compréhensible, un véritable pot au noir. Dans toute idée se cache un nid remuant de pensées. L'écriture doit s'efforcer de donner une équivalence vivante et intuitive du réel et non d'en fournir quelque plat condensé.

jeudi 21 novembre 2019

Le Ghetto intérieur

Santiago H. Amigorena, P.O.L, 192 pages

Résumé:

«Vicente Rosenberg est arrivé en Argentine en 1928. Il a rencontré Rosita Szapire cinq ans plus tard. Vicente et Rosita se sont aimés et ils ont eu trois enfants. Mais lorsque Vicente a su que sa mère allait mourir dans le ghetto de Varsovie, il a décidé de se taire. Ce roman raconte l'histoire de ce silence - qui est devenu le mien.»

Combien ce livre a fait battre mon cœur: ❤️❤️❤️
Commentaire spontané: Un texte sobre sur un thème bien sombre: le drame intérieur. Quelques belles envolées, dures et puissantes, sur l'identité juive (notamment dans les pages 76-77-78) et sur la culpabilité (pages 181-182, avec l'imagination féconde de celui qui n'y était pas, et qui s'imagine le drame de ses proches sous le joug nazi).

lundi 11 novembre 2019

Terminus Berlin

Edgar Hilsenrath, Le Tripode Attila, 222pages

Présentation:

" Quand on écrit quelque chose pour se débarrasser l'âme, on en est définitivement libéré. L'écriture est une libération pour moi. " Edgar Hilsenrath
Écrivain de la Shoah et de l'exil, Edgar Hilsenrath livre avec Terminus Berlin son roman le plus poignant, celui du retour désenchanté en Allemagne. Son héros retrouve, comme lui, le pays natal près de trente ans après avoir quitté l'Europe et ses fantômes. Le temps est venu de faire le bilan d'une vie tourmentée.

Fidèle à son humour, Hilsenrath raconte avec un sens aigu de la dérision le destin de son alter ego littéraire. Lesche, traumatisé par son expérience du ghetto, peine à trouver sa place dans un Berlin marqué par le consumérisme et la chute du Mur. Les rencontres improbables et la résurgence glauque du fascisme forment la trame de ce roman publié en Allemagne en 2006.

Lapidaire et ironique, ce texte émeut par la figure de clown triste que l'auteur y révèle. Après l'avoir écrit, Edgar Hilsenrath décida que son œuvre était close. Il n'a plus rien publié depuis.


Combien ce livre a fait battre mon cœur: ❤️❤️❤️❤️
Commentaire spontané: Cet ultime livre d'Edgar Hilsenrath est excellent: un style épuré qui ne s'intéresse qu'aux faits offre au lecteur une analyse clinique du néonazisme allemand. Au fil des rencontres de son héros, Edgar Hilsenrath fait témoigner des survivants de la Shoah. Tous décrivent l'horreur en quelques phrases lapidaires, ce qui provoque un effroi supplémentaire. Dans cette histoire, passé et présent ont pour point commun la langue allemande, indispensable au héros non seulement pour écrire, mais aussi pour vivre (page 155, il le dit lui-même: "Ecrire, c'est vivre").
Mais le héros aura beau faire, il est englué dans l'Histoire, et son destin semble scellé:
Page 116: "Je suis un écrivain allemand et j'ai besoin de la langue allemande. Je ne suis pas revenu pour retrouver les Allemands, mais ma patrie linguistique."
Page 184: "Je ne m'occupe pas trop de religion, dit Lesche. J'appartiens au peuple juif par la destinée commune, le passé commun, l'holocauste.
- Tu ne peux pas te libérer de l'holocauste, dit-elle.
- Je n'en serai jamais libéré, dit Lesche."

dimanche 3 novembre 2019

Francis Rissin

Martin Mongin, Tusitala, 616 pages

Présentation de l'éditeur:

De mystérieuses affiches bleues apparaissent dans les villes de France, seulement ornées d’un nom en capitales blanches : FRANCIS RISSIN. Qui est-il ? Comment ces affiches sont-elles arrivées là ? La presse s’interroge, la police enquête, la population s’emballe. Et si Francis Rissin s’apprêtait à prendre le pouvoir, et à devenir le Président qui sauvera la France ?

Pour son premier roman, Martin Mongin signe un livre vertigineux. Un roman composé de onze récits enlevés, onze voix qui lorgnent tour à tour vers le roman policier, le fantastique, le journal intime ou encore le thriller politique, au fil d’une enquête paranoïaque sur l’insaisissable Francis Rissin. Avec une maîtrise rare, Martin Mongin tisse sa toile comme un piège qui se referme sur le lecteur, au cœur de cette zone floue où réalité et fiction s’entremêlent.

Autant marqué par l’art de Lovecraft, de Borges ou de Bolaño que par la pensée de La Boétie ou d’Alain Badiou, Francis Rissin est un premier roman inventif et inattendu, au propos profondément politique.
Combien ce livre a fait battre mon cœur: ❤️❤️❤️❤️❤️
Commentaire spontané: Chaque année, j'attends avec impatience le grand livre qui sublimera mon année littéraire, celui qui me laissera un souvenir exalté pour le restant de mes jours. L'année n'est pas finie, certes, mais il semblerait bien qu'en 2019, ce soit Francis Rissin qui remporte la palme. (Est-il besoin de préciser que de facto, il rentre directement dans ma bibliothèque idéale?)
J'ai lu des tas d'excellents romans en 2019, notamment Dans les bagnes du tsar ou Mémorial, mais il s'agissait pour l'un d'un classique yiddish et pour l'autre d'une sortie en poche. Dans le cas de Francis Rissin, nous avons affaire à un premier roman tout frais, une œuvre colossale, multiforme, pluridisciplinaire, polyphonique. C'est bien simple, ces 600 pages renferment plusieurs romans en un seul. Tous parlent de Francis Rissin, mais en fin de compte, il ne suffit pas d'épiloguer sur le bonhomme pour le cerner. Le personnage a-t-il seulement jamais existé? A vous de voir.
La construction, le propos, le style sont brillantissimes. Je n'ose même pas imaginer le courage, l'acharnement et l'abnégation de l'auteur pour écrire un tel texte. On continuerait volontiers à tourner des pages s'il y en avait d'autres à tourner. Addictif! Eblouissant! Bravo, Monsieur Martin Mongin!

mardi 29 octobre 2019

Le Grand Dieu Pan

Arthur Machen, Terre de Brume, 144 pages

Résumé:

Deux récits fantastiques écrits dans les années 1890 mettant en scène un scientifique jouant avec la matière, des personnages bouleversés par la vision du dieu Pan, une jeune femme maléfique ou encore des hommes heureux se suicidant sans raison apparente.

Combien ce livre a fait battre mon cœur: ❤️❤️❤️
Commentaire spontané: Un bonheur de retrouver ce style, après un an quasi non stop de lectures contemporaines, et ce genre, que j'ai beaucoup lu fut un temps.

dimanche 27 octobre 2019

Les amazones

Jim Fergus, Cherche Midi, 374 pages

Présentation de l'éditeur:

Mille femmes blanches : L'héritage
1875. Un chef cheyenne propose au président Grant d'échanger mille chevaux contre mille femmes blanches, afin de les marier à ses guerriers. Celles-ci, " recrutées " de force dans les pénitenciers et les asiles du pays, intègrent peu à peu le mode de vie des Indiens, au moment où commencent les grands massacres des tribus.

1876. Après la bataille de Little Big Horn, quelques survivantes décident de prendre les armes contre cette prétendue " civilisation " qui vole aux Indiens leurs terres, leur mode de vie, leur culture et leur histoire. Cette tribu fantôme de femmes rebelles va bientôt passer dans la clandestinité pour livrer une bataille implacable, qui se poursuivra de génération en génération.

Dans cet ultime volume de la trilogie Mille femmes blanches, Jim Fergus mêle avec une rare maestria la lutte des femmes et des Indiens face à l'oppression, depuis la fin du xixe siècle jusqu'à aujourd'hui. Avec un sens toujours aussi fabuleux de l'épopée romanesque, il dresse des portraits de femmes aussi fortes qu'inoubliables.


Combien ce livre a fait battre mon cœur: ❤️❤️❤️❤️
Commentaire spontané: Je ne pouvais pas passer à côté de ce dernier opus, moi pour qui Mille femmes blanches compte parmi la soixantaine de livres de ma bibliothèque idéale.
On retrouve dans ce volet final l'engagement humaniste de l'auteur. C'est évidemment un livre très féministe puisque les femmes prennent leur destin en main en s'associant pour leur défense. La sauvegarde de l'environnement apparaît en toile de fond, car Jim Fergus décrit à plusieurs reprises les ravages de la colonisation de l'homme blanc en Amérique.
J'ai particulièrement aimé le passage où, arrivé dans une vallée oubliée du monde, le groupe de May Dodd va pactiser avec les Shoshones (à partir de la page 256). C'est un moment d'harmonie parfaite entre les peuples, un intermède quasi christique.