mercredi 28 août 2019

Destruction

Cécile Wajsbrot, Le bruit du temps, 224 pages

Présentation de l'éditeur:

Une femme qui a consacré sa vie à lire ou à écrire se trouve soudain privée de tout ce qui était au cœur de son existence. Une dictature s’est installée dans le pays où elle réside, ici, à Paris. Le seul moyen d’expression qui lui est concédé est une sorte de blog sonore, que lui commande le représentant d’une mystérieuse organisation qui tente de s’opposer au nouveau régime. Le livre ne cesse de s’interroger sur ce changement inquiétant : quand s’est-il réellement produit, quels en étaient les signes avant-coureurs, comment a pu s’effectuer cette destruction progressive du monde d’avant ? Et surtout, la narratrice n’est-elle pas elle-même coupable d’avoir laissé venir les choses, n’a-t-elle pas elle-même voulu s’affranchir du passé ? N’avons nous pas été tous coupables d’insouciance, de légèreté ? Et voilà que le nouveau pouvoir, peu à peu, de manière insidieuse bannit tout souvenir, cherchant à effacer toute trace de l’histoire, toute plaque commémorative, détruisant jusqu’aux cimetières. Tout se passe en réalité comme s’il n’avait fait que systématiser une vie de pur divertissement dans laquelle, comme toute une génération autour d’elle, elle s’était complue, refusant peu à peu toute pensée complexe, toute réflexion. 

À sa manière prenante, allusive, ne cessant de mêler ses voix intérieures, ses angoisses à des souvenirs de lectures, de rencontres, d’observations, Cécile Wajsbrot parvient à merveille à nous faire ressentir ce que pourrait être notre présent si l’impensable (un retour de ce que nous croyions, depuis la guerre, impossible) s’était produit. La grande réussite du roman, c’est que, à force de notations concrètes et par la richesse de ses réflexions, l’auteur nous fait pénétrer dans cet « univers parallèle où se dessinent des contours, des silhouettes qui nous accompagnent, aussi réelles que la nôtre ». La narratrice acquiert une présence telle que le lecteur est lui-même gagné par l’inquiétude de ce qui, après tout, n’était peut-être qu’un cauchemar. Et le dénouement (qui fait penser à un mauvais rêve trop aisément dissipé), nous laisse dans le doute : est-il vraiment besoin d’une dictature pour que la destruction soit à l’œuvre, en nous et autour de nous ? 

À la lecture de cette fiction spéculative, dont la pertinence ne cesse de nous être rappelée par l’actualité, on ne peut qu’être frappé par la cohérence de l’œuvre de l’auteur de Memorial, hantée depuis toujours par la mémoire des crimes de l’Histoire et par la crainte qu’ils se reproduisent, faute d’avoir su en tirer les leçons. 


Combien ce livre a fait battre mon cœur: ❤️❤️❤️❤️
Commentaire spontané: L'auteure imagine qu'une dictature s'est installée en France; elle part pour Berlin (oui, oui !) où elle enregistre un blog afin de garder des traces des événements passés. Ce texte, très dépaysant au premier abord, devient de plus en plus glaçant, car saupoudré d'éléments qui constituent déjà notre quotidien. Le style est inimitable, exigeant, s'inscrivant pleinement dans la logique du thème. Cécile Wajsbrot est une auteure en alerte. A nous d'entendre ses mises en garde.

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