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jeudi 28 juillet 2022

Les affamés et les rassasiés

 

Timur Vermes, 10/18, 624 pages

Traduit de l'allemand par Mathilde Sobottke

De quoi s'agit-il:

Tourner une téléréalité dans un camp de réfugiés ? Une nouvelle satire grinçante par l'auteur de Il est de retour.

L'ambitieuse Nadeche Hackenbusch, présentatrice allemande d'un show téléréalité intitulé " Ange de la misère ", est envoyée en Afrique dans le plus grand camp de réfugiés du monde. Les premiers temps, tout fonctionne à merveille, l'argent coule à flots pour la boîte de production : la détresse des affamés émeut le public. Pour notre starlette, c'est " Rendez-vous en terre inconnue ", et elle vaque, conquise, à ses nouvelles occupations : aller chercher de l'eau et du bois, visiter un hôpital, faire la cuisine avec une famille de migrants.
Mais quand la belle tombe amoureuse d'un certain Lionel, et que ledit Lionel ne rêve que d'une chose, quitter le camp et rejoindre l'Allemagne, les choses se compliquent. Et elles se compliquent plus encore quand Lionel décide d'organiser une gigantesque marche de migrants pour l'Europe.
Une horde d'envahisseurs venus d'ailleurs prêts à franchir les portes de l'Europe et de l'Allemagne ? Jamais ! Les politiciens tentent de trouver des solutions : fermer les frontières ? Construire un mur ? Et puis, bien sûr, tout dérape.

Ma petite bafouille:

J'ai moins accroché que pour Il est de retour. Il faut dire que les occidentaux présentés sont particulièrement exaspérants, mais on est dans une satire, ont doit passer outre pour accéder au message porté par le texte. Je n'ai néanmoins pas boudé mon plaisir. La fin oscille entre le tragicomique et le gore. Âmes sensibles, vous êtes prévenues!

dimanche 27 juin 2021

L'analphabète

 

Agota Kristof, Zoe, 80 pages

Présentation:

Phrases courtes, mots justes, lucidité et humour : le monde d'Agota Kristof infuse dans L'Analphabète, son seul récit autobiographique. Onze chapitres pour onze moments de sa vie, de la petite fille en Hongrie qui dévore les livres à l'écriture de ses romans. Les premières années heureuses, la pauvreté après la guerre, l'amour des mots, la rupture du « fil d'argent de l'enfance », puis l'adolescence, et finalement l'exil, qui ne la conduit pas seulement hors d'un pays, mais surtout hors d'une langue.

Agota Kristof fuit la Hongrie en 1956, par la forêt, à pied, son bébé dort dans les bras de son père, elle porte deux sacs, des langes dans l'un, des dictionnaires dans l'autre. Elle a 21 ans. Le hasard veut qu'elle s'installe en suisse, à Neuchâtel, où elle travaille d'abord dans une fabrique de montres. Elle y apprend le français et se met à écrire dans cette langue. En 1986, elle devient célèbre avec son premier roman, Le Grand Cahier. Deux livres suivent, La Preuve et Le Troisième Mensonge, formant une trilogie au succès international. Elle publie aussi Hier et C'est égal, et de nombreux textes pour le théâtre. Agota Kristof est décédée en juillet 2011.

Combien ce livre a fait battre mon cœur: 💗💗💗

Commentaire spontané:

Ce récit autobiographique permet d'entrevoir sa trilogie sous un œil neuf, et surtout de comprendre son style si particulier. De beaux passages sur l'apprentissage d'une langue étrangère.

vendredi 7 mai 2021

Hier

 

Agota Kristof, Points, 160 pages

Présentation:

Aujourd'hui recommence la course imbécile. Se lever à cinq heures, prendre le bus, pointer... Pour que demain soit différent, il faudrait qu'apparaisse enfin Line, la femme idéale dont rêve Sandor Lester depuis qu'il a quitté son pays natal. Alors, il y aurait un avenir possible dans lequel Sandor deviendrait écrivain sous le nom de Tobias Horvath. Mais ce jour-là, ce n'est pas l'avenir qui monte dans le bus. C'est Line, la vraie Line, surgie du passé...


Avec la simplicité et la précision qu'on lui connaît, Agota Kristof raconte "l'histoire d'un grand amour impossible" et se livre à une réflexion aiguë sur le passage du temps et les injustices du monde contemporain.

Combien ce livre a fait battre mon cœur: ❤️❤️❤️❤️

Commentaire spontané:

Cette écriture faussement naïve est si singulière qu'elle vaut le détour à elle seule. Mais le propos… le propos! Dire aussi sobrement tout le drame de l'Amour - l'amour maternel, l'amour d'enfance, l'amour rétribué, l'amour interdit, l'amour conjugal, etc. - , c'est pire que le crier avec un mégaphone.

mercredi 21 avril 2021

La fatigue du matériau

 

Marek Sindelka, éditions des Syrtes, 230 pages

Traduit du tchèque par Christine Laferrière

Présentation:

Deux jeunes frères fuient clandestinement leur pays, après la disparition de leurs parents dans un bombardement. Ils arrivent séparément en Europe où ils ont prévu de se retrouver. Ce sont alors deux périples qu'entreprend le lecteur dans ce récit court, intense et haletant, au gré des épreuves que traversent les deux frères, dans l'espoir de se voir accorder un nouveau droit a? l'existence. Il faut fuir et se cacher, trouver a? manger, tenter de se repérer, avancer. Le monde se révèle à travers le prisme de l'angoisse, nous faisant vivre une véritable expérience physique et humaine.

La Fatigue du matériau est le roman de la migration, une géographie de la peur qui nous exhorte a? nous mettre dans la peau d'un migrant. Le lecteur s'approprie le désespoir, le froid et la faim. Mus par la force du lien fraternel et par la volonté de ne jamais se laisser humilier, Amir et son frère doivent tenir malgré la « fatigue du matériau », c'est-à-dire l'usure extrême du corps. Un puissant remède contre la deshumanisation.
Ne? en 1984, Marek Sindelka est l'un des auteurs tchèques les plus remarqués de sa génération. Il s'est distingue dès 2005 par sa poésie. La Fatigue du matériau a reçu le prix Magnesia Litera en République tchèque (2017). Il a été traduit dans de nombreuses langues.

Combien ce livre a fait battre mon cœur: ❤️❤️❤️

Commentaire spontané: 

J'ai été malmenée par l'âpreté de cette longue errance, par ses chutes et ses impasses. La narration en rend très bien compte. Elle arrive à nous perdre comme sont perdus les deux héros. Une expérience de lecture qui m'a secouée.

A noter: Le chapitre 17 à ne rater sous aucun prétexte tant il est époustouflant. L'auteur y décrit le travailleur désincarné, réduit en esclavage par la machine, d'une manière implacable et glaçante.

mardi 13 avril 2021

L'ami arménien

 

Andréï Makine, Grasset, 216 pages

Présentation:

A travers l’histoire d’une amitié adolescente, Makine révèle dans ce véritable bijou de littérature classique un épisode inoubliable de sa jeunesse.
Le narrateur, treize ans, vit dans un orphelinat de Sibérie à l’époque de l’empire soviétique finissant. Dans la cour de l’école, il prend la défense de Vardan, un adolescent que sa  pureté, sa maturité et sa fragilité désignent aux brutes comme  bouc-émissaire idéal. Il raccompagne chez lui son ami, dans le quartier dit du « Bout du diable » peuplé d’anciens prisonniers, d’aventuriers fourbus, de déracinés égarés «qui n’ont pour biographie que la géographie de leurs errances. »
Il est accueilli là par une petite communauté de familles arméniennes venues soulager le sort de leurs proches transférés et emprisonnés en ce lieu, à 5 000 kilomètres de leur Caucase natal, en attente de jugement pour « subversion séparatiste et complot anti-soviétique » parce qu’ils avaient créé  une organisation clandestine se battant pour l’indépendance de l’Arménie.
De magnifiques figures se détachent de ce petit « royaume d’Arménie » miniature : la mère de Vardan, Chamiram ; la sœur de Vardan, Gulizar, belle comme une princesse du Caucase qui enflamme tous les cœurs mais ne vit que dans la dévotion à son mari emprisonné ; Sarven, le vieux sage de la communauté…
Un adolescent ramassant sur une voie de chemin de fer une vieille prostituée avinée qu’il protège avec délicatesse, une brute déportée couvant au camp un oiseau blessé qui finira par s’envoler au-dessus des barbelés : autant d’hommages à ces « copeaux humains, vies sacrifiées sous la hache des faiseurs de l’Histoire. »
Le narrateur, garde du corps de Vardan, devient le sentinelle de sa vie menacée, car l’adolescent souffre de la « maladie arménienne » qui menace de l’emporter, et voilà que de proche en proche, le narrateur se trouve à son tour menacé et incarcéré, quand le creusement d’un tunnel pour une chasse au trésor, qu’il prenait pour un jeu d’enfants, est soupçonné par le régime d’être une participation active à une tentative d’évasion…
Ce magnifique roman convoque une double nostalgie : celle de cette petite communauté arménienne pour son pays natal, et celle de l’auteur pour son ami disparu lorsqu’il revient en épilogue du livre, des décennies plus tard, exhumer les vestiges du passé dans cette grande ville sibérienne aux quartiers miséreux qui abritaient, derrière leurs remparts, l’antichambre des camps.


Combien ce livre a fait battre mon cœur: ❤️❤️❤️❤️❤️

Commentaire spontané:

Quel immense écrivain!

Comme c'est beau! Comme c'est profond! Voilà un texte bouleversant tant par ce que ça raconte que par la façon dont ça nous est raconté.

dimanche 31 janvier 2021

La traversée

 Patjim Statovci, Buchet Chastel, 272 pages

Résumé:

Alors que l’Albanie bascule dans le chaos, Bujar, adolescent solitaire, décide de suivre l’audacieux Agim, son seul ami, sur la route de l’exil. Ensemble, ils quittent le pays pour rejoindre l’Italie.

C’est le début d’un long voyage, mais aussi d’une odyssée intérieure, une quête d’identité poignante. En repoussant chaque fois un peu plus les frontières du monde, les deux garçons se frottent à cette question lancinante : comment se sentir chez soi – à l’étranger comme dans son propre corps ?

Deuxième roman du prodige finnois Pajtim Statovci, La Traversée puise dans le folklore albanais, le récit de voyage et les grands romans d’apprentissage pour nous livrer, dans une prose enivrante, une fiction juste et brûlante d’actualité.

Combien ce livre a fait battre mon cœur: ❤️❤️❤️❤️

Commentaire spontané:

Le prologue est d'une beauté et d'une violence folles. Je peux lire et relire ces quelques pages avec la même émotion, tout en me disant: voilà un grand écrivain qui va me révéler des choses essentielles sur l'état de notre monde et des hommes qui l'habitent. 

Effectivement, je n'ai pas été déçue…

lundi 25 janvier 2021

Noir diadème

 

Gilles Sebhan, Rouergue Noir, 192 pages

Résumé:

Lorsqu'on découvre le corps profané d'un adolescent aux abords d'un camp de fortune où sont réfugiés des migrants, le lieutenant Dapper en fait une affaire excessivement personnelle. Comme les grands héros tragiques, le policier va s'évertuer à offrir une sépulture au jeune disparu. Mais pour cela, il lui faudra résoudre une énigme laissée après sa mort par le monstre Bauman, un tueur en séries. Remonter la filière mafieuse d'un réseau de trafic d'organes. Et s'attaquer à un casino de la mer du Nord aussi gardé qu'une citadelle.

Combien ce livre a fait battre mon cœur: ❤️❤️❤️

Commentaire spontané:

Si je lis très peu de polars (ceux de Dror Mishani, ceux de Charles Aubert, on a vite fait le tour!), je peux tout de même affirmer que celui-ci est excellent.

J'ai pris les choses en cours, si l'on peut dire, car les personnages nous ont déjà été présentés dans trois enquêtes que je n'ai pas lues et qui métastasent dans Noir Diadème. Malgré tout, j'ai réussi à me familiariser suffisamment avec l'ensemble pour que ce passé ne me gêne pas au-delà des 50 premières pages.

L'écriture est exigeante, un élément supplémentaire qui aurait très bien pu me laisser dans le fossé de l'intrigue. Mais non, absolument pas, au contraire! La virtuosité de l'auteur est telle qu'elle embarque le lecteur qui débarque. ^^

Enfin, le texte montre une grande empathie pour les jeunes migrants dont il est question.

Pour conclure, j'ai énormément envie de lire les tomes précédents, voilà, voilà.